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«HISTOIRE DU FOUTA-TORO (SÉNÉGAL », par M. Amadou Bal BA

On a souvent présenté les sociétés africaines, comme des sociétés sans histoire. On connaît même les formules «L’homme africain n’est pas entré dans l’histoire» ou il faudrait apprécier «les bienfaits de la colonisation». Or, l’histoire du Fouta-Toro qui a été racontée par la tradition orale et de nombreux textes écrits par des Arabes, des Portugais, des Anglais et des Français à partir du Xème siècle, se confond avec celle du Sénégal. Le Fouta-Toro est la première région islamisée du Sénégal dès le IXème siècle et a transmis cette religion au reste du pays. On sait que chaque religion est porteuse de valeurs, d’une culture de civilisation et de paix. Bien avant les Etats-Unis, le Fouta-Toro connaissait le concept d’Etat, un Etat théocratique, tolérant et démocratique, fondé sur éthique en politique. Le Fouta-Toro, fier de son histoire et de son passé, est le dernier territoire sénégalais à se plier au joug colonial en 1881. La résistance de El Hadji Omar TALL a été la plus longue, la plus significative et la plus perturbatrice du régime colonial dont la pénétration s’est étendue, principalement, entre 1500 à 1750.

Le Fouta-Toro c’est ce territoire du Sénégal chargé d’histoire qui comprend neuf provinces dirigées chacune par un Roi : le Damga (Kanel), le N’Guénar (Ouro-Sogui), le Toro (N’Dioum), le Bosséya (Thilogne), le Halaybé, le Yirlabé Hébiybabé (Saldé), le Lao (Cascas), et le Dimat (Thilé Boubacar). Dans ses «Souvenirs du Sénégal» datés de 1892, MARCEL a décrit la vie quotidienne dans le royaume du Toro. Le chef du Toro a le titre de Lam ; durant la saison sèche, sa capitale est Guédé, en d’autres temps à N’Dioum. «Le Lam est toujours accompagné d’un factotum, sorte d’idiot superbement vétu d’un boubou de soie jaune d’or, ce bizarre personnage port d’un air majestueux le sabre de son maître» dit-il. Le Lam habite une belle case carrée, construite en terre battue : «Devant la façade principale de ce primitif palais, une aire de quatre à cin mètres de côté, sert de salon de réception ; on s’y accroupit sur des nattes et seuls les principaux notables y ont accès. Pour arriver à ce sanctuaire, il faut suivre les dédales d’un véritable labyrinthe bordé de hauts murs en terre battue, troué de portes basses gardées par des sentinelles armées de longs fusils à pierre, à deux coups» écrit, en 1892, M. MARCEL. Le Roi du Toro a trois femmes et de nombreuses concubines. Le Premier ministre du Lam est un captif de case portant le titre de «Diagoudine». Il est chargé de rendre la justice et de percevoir les impôts. Le cheval étant trop rare, l’armée du Toro ne comporte que des fantassins. Ils battent essentiellement contre les incursions maures. «Le Diagoudine actuel est une bête brutale et sauvage ; mais joignant la finesse à la force, il déploie en toute occasion une énergie intelligente» dit MARCEL. Le Fouta est essentiellement aristocratique. A la tête de chaque village se trouve un guide la prière, un Elimane et un chef. Les chefs Peuls portent le titre de «Ardo». Le Toro a été rattaché à partir de 1863 à la France, par un traité de protectorat, conservant ainsi, un certain temps son Roi.

Le Fouta est dominé par les Peuls et les Toucouleurs (Hal Poularéen), mais on y compte des minorités comme les Oulofs, les Sérères, les Soninkés, les Malinkés, les Bambaras, diverses tribus Maures ou Haratines. Situé le long du fleuve Sénégal, le Fouta-Toro est limité par le Boundou, le Ferlo, et le Djolof, à l’Ouest par le Cayor, le N’Djambou et le Walo, à l’Est par le N’Galam. Le Fouta-Toro historique est, dans les faits, éclaté entre la Mauritanie et le Sénégal.

Initialement, les Arabes appelaient le Fouta-Toro sous le nom de Tékrour ; ce qui désignait les Noirs du Soudan et de l’Abyssinie, puis par extension, il a servi à nommer les Noirs musulmans du Fouta-Toro. Le Tékrour, empire du IXème siècle, qui vend de l’or et des esclaves, sera annexé au XIIème siècle par l’empire Soninké du Ghana, et au XVème siècle par l’empire mandingue du Mali. Les Ouolofs, par déformation du mot Tékrour, ont appelé les habitants du Fouta les Toucouleurs. Les premiers occupants du Fouta-Toro seraient des Peuls, des Sérères, des Ouolofs et des Soninkés. Le chef de la contrée vaincu par les Dia Ogo se voit contraint de parler la langue peul «Hal Poular», c’est-à-dire qu’il reçoit l’injonction de désormais parler Peul. C’est Coly Ténguélla BA, un grand guerrier peul déniankobé, qui, en 1512, a utilisé pour la première fois des chevaux plus rapides et efficace que bœufs ; il réalisa l’unité du pays qui va désormais s’appeler le Fouta-Toro. L’origine du nom «Fouta» a fait l’objet de plusieurs interprétations. Alvise CA DA MOSTO (1430-1883), un navigateur portugais ayant visité l’Afrique entre 1445 et 1447, avait trouvé une explication fantaisiste, Toucouleur viendrait de l’anglais «Two Couleurs» (deux couleurs). Pour Yaya WANE estime, dans donner une tentative d’explication, part du constat que tout établissement peul reçoit le nom de «Fout». C’est pour cela, selon lui, que l’on retrouve le Fouta-Kingui au Mali, le Fouta-Boundou au Sénégal oriental et le Fouta-Djalon en Guinée. Pour le capitaine STEFF, un administrateur de la colonie de Mauritanie, le Fouta s’appelait Namandir, c’est-à-dire pays de l’abondance en référence au bien-être procuré par la fertilité des cultures hivernales dans le «Diéri» et les décrues du fleuve dans le «Walo». Un texte en arabe, de Siré Abbas SOW, traduit en français par Henir GADEN, un administrateur colonial, le Fouta-Toro serait une déformation de Tôr ou Tour, nom donné par les Arabes à la presqu’île du Sinaï en Egypte.

I – Le Fouta a contribué, de façon décisive, à l’islamisation du Sénégal

L’histoire du Fouta-Toro est consubstantiellement liée à celle du Sénégal ; les principaux dignitaires religieux ou figures historiques du Sénégal ont une ascendance foutankaise. Ainsi, contrairement à la légende, N’Diadiane N’DIAYE qui est devenu l’ancêtre mythique des Ouolofs, était en fait en fait un métis, fils du chef de guerre berbère almoravide, Aboubacar Ben Omar et de la princesse peul, Fatima SALL, fille du roi de Guédé, qui porte le titre de Lamtoro. Ahmadou Bamba M’Backé (1853 – 19 juillet 1927), le fondateur du mouridisme, comme El Hadji Malick SY ou Maba Diakhou, étaient également d’ascendance peul. Les Ouolofs et les Sérères résidaient au Fouta et ont fini, à la suite de persécutions et dès le XVème siècle, fuir cette contrée. Des personnalités politiques issues du Fouta ont joué ou continuent de jouer un rôle considérable dans la vie politique sénégalaise : Mamadou DIA, premier ministre sous SENGHOR, Kalidou DIALLO, ministre de l’éducation nationale, sous Abdoulaye WADE, Malick SALL, avocat, originaire de Danthiady, et depuis le 25 mars 2012, M. Macky SALL, président du Sénégal. Pays laïc, les Sénégalais étant à 95% musulmans.

Le Sénégal est le premier pays à se convertir, en Afrique occidentale à l’islam, dès le XIème siècle. En contact avec les Almoravides, les Foutankais ont défendu, avec une grande ardeur et souvent au péril de leur vie, l’islamisation du Sénégal. Deux figures historiques du Fouta ont contribué de façon déterminante à l’islamisation : Souleymane BAL et El Hadji Omar Foutiyou TALL (1797 – à Halwar près de Podor – 1864 à Denguébéré, près de Bandiagara, Mali).

Le Fouta est profondément religieux et superstitieux. Le pouvoir spirituel du marabout est permanent du berceau au cimetière, on vit à son ombre tutélaire du marabout, aussi pour le choix du nom de l’enfant qui vient de naître, l’éducation, le mariage, la santé à recouvrer, etc. Les Foutankais ont créé diverses écoles religieuses réputées, notamment N’Guidjilone, Ganguel avec Cheikh Moussa CAMARA, Boki Diawé, Thilogne et aujourd’hui à Madina Gounasse avec la famille BA. Ils se sont rendus souvent en Mauritanie parfaire leurs connaissances pour mieux les diffuser.

II – Le Fouta un Etat théocratique, parlementaire, centralisé

Le Royaume du Tekrour aurait été fondé avant le Xème siècle. Il fut d’abord dirigé par la dynastie des Dia Ogo. A la fin du Xème siècle, le dernier roi de cette dynastie fut tué par War Diabi, qui prit le pouvoir et donna naissance à une nouvelle dynastie, celle des Manna. War Diabi se convertit à l’Islam et lança la guerre sainte contre ses voisins non-musulmans. Le Tékrour était alors la première région islamisée du Sénégal. Bien situé sur les routes transsahariennes et grâce au fleuve Sénégal navigable, le Tékrour participait activement au commerce de l’or et des esclaves. Il devint un pays riche et puissant mais tomba sous la domination successive du Ghana (XIème siècle), du Mali (XIIIème siècle) puis du Djolof (XIVème siècle). SOW Siré Abbasse, originaire du village de Diaba a tracé l’histoire des dynasties régnantes sur le Fouta-Toro de l’année 850 à 1559. Ces travaux ont été complétés par les remarquables recherches du professeur Oumar KANE qui fait désormais autorité en la matière :

Les «Diâ Ogo» ou Oukka venus du Nord Syrie, sont les premiers à introduire la culture du gros mil. Ce sont aussi les ancêtres de nos bijoutiers, selon Abdoulaye KANE. Leur dernier roi est tué par Wâr Diâbi fondateur de la dynastie Manna.

Les «Manna» seraient originaires de Diâra, des Diakité ayant étendu leur suzeraineté sur le Fouta. Leur roi Wâr Diâbi mort en 1040 est le premier islamisateur du Tékrour.

Les «Tondiong» (captifs de l’Empire Mandingue ?) vers 1300. Des Tondiong sont des Sérèr mélangés aux Diâ Ogo. Avec des Mandingues ils contribuèrent au renversement des Diakité de Diâra au profit des Diâwara. C’est à l’époque des Tondiong que furent introduits les titres d’origine mandingue (Farba) et que fut fondé l’Empire du Diolof.

Du Hodh (région de Néma, Mauritanie), au XVème siècle, arrivent les «Lâm Termès» (1400-1450) avec une troupe composée de Peuls, Soninkés, Mandingues. Ils mirent fin à la domination des Tondiong. Puis ce fut le règne des «Lâm Tâga», à la tête de la tribu Peul métissée de Maures. L’un de ces Lâm Tâga, Moûssa Eli Banâ, s’installant à Guédé, dont il fit sa capitale, devint le Lâm Tôro.

La dynastie des Déniyankôbé durera de 1512 à 1776. En effet, en 1559, l’unité politique n’était pas réalisée. En effet la rive droite sous la domination des Lâm Termès et des Lâm Tâga et la partie de la rive gauche aux mains des Lâm Tôro, tout le reste du Fouta-Toro était sous la domination des Diawara de Diara, qui, eux-mêmes après avoir échappé à la suzeraineté mandingue, étaient passés dans la mouvance de l’Empire Songoy.

Le chef Peul, Coly Ténguella BA, père de Coly, nomadisant au Kingui, est tué en 1512 par Amar Komdiago, frère de l’Askia Mohamed de Gâo. Au Badiar, les bandes se reforment sous le commandement de Coly, fils de Ténguella, au nord du Foûta Dialon. De là, conquête du Fouta-Toro et l’agrandissement au dépens du Kaniâga et de la partie orientale du Diolof. Au Bambouk, avec la défaite infligée par Mamadou II, Coly Tenguella domina le fleuve de Dagana à Bakel, pour former la dynastie des Déniankobé. «Déni», d’où est tiré Déniankobé, est la mare ou auraient campé les troupes de Coly avant d’entreprendre la conquête du Fouta-Toro. A la fin du XVème siècle, le Tekrour fut conquis par Coly Ténguélla BA, un chef peul portant le titre de «Satigui», qui lui redonna son indépendance et créa un nouveau royaume, le Fouta-Toro, et une nouvelle dynastie, les «Déniankobé».

Au XVIème siècle, le Fouta-Toro se lança dans des guerres de conquête et agrandit son territoire aux dépens de ses voisins : le Djolof et le Cayor. Par la suite, la dynastie des Déniankobé dut faire face à des guerres de succession et à des attaques extérieures. Pendant longtemps, le Fouta-Toro a été gouverné par les Peuls, mais ce sont des animistes inspirés par un pouvoir arbitraire : «Les familles des Dénianké étaient en possession de l’autorité souveraine chez les Torodos quand ils devinrent maîtres du Fouta. Son chef exerçait le pouvoir suprême ; cette famille était païenne et se conduisait de la manière la plus tyrannique, notamment envers les mahométans. Une révolution causée par ce despotisme cruel amena dans la forme de ce gouvernement un changement en Afrique» écrit, en 1818, Gaspard-Théodore MOLLIEN (1796-1872). En effet, c’est au Fouta, entre 1770 et 1776 que le parti des marabouts, dirigé par Thierno Souleymane BAL a renversé le dernier Satigui, Soulèye N’DIAYE et a instauré un Etat théocratique, électif, que l’on a appelé l’Almamiyat entre 1776 et 1891. Quand l’Almamy remporte la victoire sur le Satigui et le fait prisonnier, il «l’expose un jour entier au soleil, puis le dépouille, publiquement, des marques de la royauté, et le fait entrer dans la condition de simple sujet» dit MOLLIEN.

Thierno Sileymane BAL qui fit de l’Islam le principe du pouvoir civil et céda le pouvoir à Almamy Abdoul Kader KANE qui devint le premier Almamy (commandeur des croyants). L’Islam progresse, le voilà victorieux avec la mise en place des Almamy, chefs religieux et politiques. On construit alors des mosquées, installe des imams. On porte la guerre sainte chez les Maures, au Walo, au Cayor, au Boundou, etc. Le premier Almami, cet arbitre, mieux, un père qui aime et châtie à l’occasion, est tué à Goûriki Samba Diôm (après 30 ans de règne). Les règnes de ses successeurs sont généralement courts. Au Fouta-Toro des Almamy (chef des croyants), les décisions sont prises après la concertation au sein d’une instance des grands notables, le «Batou» ; les décisions sont prises après consultations des Ministres, de l’assemblée des délégués et des grands dignitaires représentant les différentes couches sociales. Entre 1805 et 1881, plus de 50 Almamy se sont succédés au Fouta-Toro. Ce sont les Foutankais qui élisent «le futur Almamy et l’investissent du pouvoir qui n’est plus le privilége d’une maison particulière» écrit Cheikh Moussa CAMARA. L’Almamy doit remplir des qualités morales (générosité, courage, droiture, savoir islamique, sans discrimination concernant la caste). L’Almamy, qui est à la fois chef politique et religieux, était élu ; ce n’était pas un simple héritage familial, le titre devait revenir au musulman le plus noble, le plus intègre et donc le plus méritant. On ne connaissait pas le système de déclaration de patrimoine, mais l’Almamy qui s’enrichissait de trop était évincé du pouvoir et ses biens confisqués.

«Au Fouta, le gouvernement est théocratique et électif. Mais l’élection est soumise à certaines régles qui en restreignent l’exercice. La Nation, dans l’ordre politique, est formée par différentes familles ou tribus. Chaque tribu acclame un candidat. Il appartient au Conseil suprême de choisir sur cette liste. Ce Conseil, dont l’autorité s’exerce d’une façon permanente pendant la vie de l’Almamy, qui a le droit de réprimander, de déposer, même de condamnation à mort du souverain, est tout puissant pendant l’interrègne» écrit, en 1883, Jacques de CROZALS (1848-1915). Le Fouta est dirigé par une oligarchie théocratique, chacun a une portion du territoire, mais exerce le pouvoir sous l’autorité de l’Almamy. Le Conseil composé de Cinq personnes «est aussi puissant que le Conseil des Dix l’était dans l’ancienne République de Venise», écrit Anne RAFFENEL (1809-1858). Le nouvel Almamy intronisé porte un turban blanc, emblème de la souveraineté et un bâton noir orné d’une petite pomme d’argent, d’un tabala pour annoncer les grandes nouvelles et un cheval richement orné. Il doit jurer sur le Coran de conserver la religion intacte de ses ancêtres et de mener la guerre sainte contre les infidèles : «L’Almamy ne peut rien faire sans l’avis du conseil. Lorsqu’ils sont mécontents de ce chef, ils se retirent pendant la nuit dans un lieu élevé ; après une longue délibération, l’Almamy est renvoyé ; un autre est sur le champ élu à sa place ; ils le font venir devant eux et lui adressent ces mots : «Nous t’avons choisi pour gouverner notre pays avec sagesse» écrit MOLLIEN. Par conséquent, le Fouta-Toro ressemble à un régime parlementaire ; le souverain a des pouvoirs limités «Chaque Etat Foula constitue une République théocratique dont le chef, l’Almamy, n’exerce le pouvoir temporel et spirituel qu’avec l’aide des Anciens et des notables», Georges RAYNAUD, pour le Fouta-Djallon. «Lorsque la déposition de l’Almamy est prononcée, ce sont les enfants qui la lui annoncent en poussant des cris et en jetant des pierres et de la boue sur sa case ; alors il se retire, abandonnant toutes les marques de l’autorité. S’il n’obéit pas aux ordres de son successeur, il s’expose à être fustigé par ses anciens sujets» précise MOLLIEN. L’Almamy a des pouvoirs propres : celui de mener la guerre et de lever des impôts (dîmes sur les productions végétales, sur les marchandises traversant le royaume et sur le sel).

Les provinces du Fouta sont celles qui ont le plus longtemps et les plus vaillamment résisté à la pénétration coloniale. Anne RAFFENEL qui a séjourné au Sénégal entre 1843 et 1844 témoigne une «situation insurrectionnelle» et parle au Fouta-Toro d’un «parti de la guerre. Tout le long des rives, de nombreuses bandes de Peuls et de Toucouleurs harcelaient la petite escadrille lui envoyant des cris de fureur et de balles». Le sentiment national est très développé au Fouta-Toro en raison de l’ancienneté de ces Etats : «Le Fouta est un Etat exclusivement turbulent, divisé, incapable de s’entendre, et de se réunir, un peu sérieusement pour soutenir une guerre, à moins qu’il ne s’agisse de religion ; alors le Fouta n’est plus qu’un seul homme» Louis FAIDHERBE. Comme on vient de le voir une longue tradition étatique et démocratique existait avant l’arrivée des colons français. Le colonisateur constate l’existence de ces Etats du Fouta : «A l’époque où nous avons entrepris de modifier notre situation vis-à-vis des Etats riverains du Sénégal, le Fouta était un grand pays s’étendant depuis le Damga jusqu’au marigot de NGuérer». La France doit payer un impôt pour faire du commerce dans le Fouta et s’inquiète de la résistance de ces Etats en ces termes : «Ce vaste territoire habité par des populations fanatiques, ne se soumettent que difficilement à l’autorité du chef électif, qui le sous titre d’Almamy, était appelé à les gouverner et les maintenir dans l’ordre, pour les communications dans le fleuve et pour la sécurité de notre commerce, malgré les lourds tributs que nous y payons», «La question du Fouta», in Moniteur et dépendances du Sénégal, 18 avril 1865. Le colonisateur, préoccupé par ces troubles au Fouta-Toro, fait construire une tour à Matam, en 1858. En dépit premier traité en 1859 avec le Fouta central, les Bosséiabé alliés aux Maures d’Ould Eyba, opposent une résistance farouche, et le colonisateur le mentionne : «Cette séparation (du Fouta central en 1859), devant soulever et souleva, plus tard, en effet, une grande opposition des Bosséiabé surtout, qui mirent tout en œuvre pour reconquérir leurs droits et leurs privilèges sur les provinces devenues indépendantes».

Le colonisateur décrit cette résistance en ces termes : «Ces Bosséiabé sont aujourd’hui les seuls, de la Rive gauche, qui soient étroitement alliés avec les Maures, et qui, par suite, s’opposent à l’idée fondamentale de notre politique au Sénégal», in «La question du Fouta», op. cit. page 68. Un soulèvement général eut lieu en 1862, au Fouta, en dépit de l’expédition punitive du gouverneur JAUREGUIBERRY. Les Foutankais, fiers de patrimoine culturel, historique et religieux n’ont pas facilement accepté le fait colonial, «Le scrupule religieux les fait encore hésiter quelquefois, lorsqu’il s’agit de nous obéir», souligne le colon, in Moniteur et dépendances du Sénégal, 18 avril 1865, n°473, op. cit. page 69. El Hadjoi Omar TALL qui a mené une guerre sainte contre le colonisateur ne s’est jamais soumis. Mais son flis Aguibou TALL collaborera avec le colonisateur à partir de 1894.

III – Le Fouta, ses valeurs morales et son patrimoine culturel inestimable

Le Fouta traditionnel est un mélange de théocratie, de parlementarisme, et aussi et surtout d’un grand conservatisme teinté de féodalité, mèmes si ces valeurs ont tendance à s’affaisser, elles subsistent, largement encore, à l’aubre du XXIème siècle. Tout en restant profondément attachés à l’unité du Sénégal, les Foutankais revendiquent très jalousement leur langue, leur identité et valeurs culturelles. En dépit du dynamisme de la langue dominante, le Ouolof, les Foutankais sont restés conservateurs. Ces valeurs culturelles, autour du peul ou du Poular, sont notamment une société religieuse et hiérarchisée, organisée autour de la famille et solidaire. Louis FAIDHERBE reconnaît certaines qualités aux Foutankais : «l’attachement à leur religion, leur patriotisme, leur haine de l’esclavage ; aucun citoyen du Fouta n’est jamais réduit en esclavage ; ils ne font d’esclaves que sur les infidèles. Leur amour du travail, et surtout de l’agriculture, qui est chez eux tout à fait en honneur» dit-il.

La société foutankaise, dans son caractère féodal, est fondamentalement, inégalitaire. L’individu appartient à un lignage (Légnol) et à un village. Chaque individu appartient, par la naissance, à une caste, et le mariage étant endogamique, se fait à l’intérieur de chaque caste ; les castes sont aussi un régime de spécialisation professionnelle. Cependant, l’élevage et l’agriculture ne sont pas des activités castées. Cette société est répartie en trois principales castes de personnes. Les Nobles (Rimbés) qui comprend les Peuls, les Torobés, les Sebbés (guerriers), les Soubalbés (pêcheurs) et les Jawambé (nobles, mais courtisans). Les Torobé sont les gardiens du savoir islamique, et ont été souvent des Almamy, la classe régnante. En réalité, les Torodo, très vaniteux et orgueilleux, sont exploités par les griots, les castés. Cette noblesse du sang, ne correspond à rien. Les artisans (Niégnembé) et artistes (tisserands, forgerons, cordonniers, bûcherons, griots, guitaristes). Les esclaves, au bas de l’échelle sont, comme leurs biens, attachés à une famille ; jusqu’à présent les mariages entre les Torodo et les esclavages ne sont pas encouragés.

L’individu n’a aucun espace ; le groupe décide de tout. En contrepartie, c’est la solidarité sans failles, mais cette solidarité s’étend à toute la famille dont les limites ne sont pas parfois aisée à déceler. C’est également la solidarité entre toutes les personnes qui parlent la langue Poular. Le Fouta a un héritage culturel riche. Dans la tradition artistique le «Pécane» des pêcheurs qui a été popularisé par Guélaye Ali FALL, est d’une inspiration ésotérique ; il chante le mystère des eaux, l’apparition d’être surnaturels qui peuvent aider à vaincre l’hippopotame ou le crocodile. Le «Pécane» peut célébrer l’honneur et la vertu, ainsi que l’équilibre du groupe social. Ainsi, «Séguou Bali», met sa vie en péril en affrontant «Le N’Gaari Nawlé», non pour conquérir une femme convoîtée, mais gagner davantage les faveurs de son épouse. Cependant, il arrive aussi que le «Pécane», célèbre le héros tragique, sacrifié pour le compte du groupe social, l’amour et la passion pouvant conduire au désastre. Ainsi, comme le montre Ibrahima WANE, dans l’histoire «Balla Diérel», le sacrifice de l’individu se justifie par les intérêts supérieurs du groupe social. Balla, l’étranger, qui séduit la fille du Dialtaabé, le maître pêcheur, au grand dam des autres soupirants, pourtant du même statut que la belle Fatimata, est châtié, humilié et renvoyé chez lui, avec la complicité des forces du fleuve. Le «Goumbala» des «Sébbé» est un chant de guerre, une littérature héroique, avec thèmes bellicistes qui exalte le mépris de la mort et de la douleur, et valorise la bravoure et toutes les formes de courage. Ce sont des chansons dédiées souvent à Coly Ténguélla BA ou à Samba Guéladio Diégui son descendant. Mais ces valeurs traditionnelles du Fouta n’ont pas nui à l’unité nationale et font partie désormais du patrimoine culturel du Sénégal.

Il faut souligner que certains artistes ont largement contribué à l’intégration dans la société sénégalaise, de ce Fouta-Toro ultra conservateur. Il s’agit, dès l’indépendance, du guitariste Samba DIOP à travers son «Lélé» qui était souvent chanté à la radio, qui a contribution à décloisonner la culture Hal Poularéen et à mieux à la faire accepter par les autres. Samba a souvent chanté le Fouta, la beauté de la nuit, le charme des rencontres amoureuses. Ensuite, Samba Diabaré SAMB un griot Ouolof, mais qui savait manier parfaitement le Poular. On connaît le dicton, en peul, qu’il a rendu célèbre de la légende de Samba Guéladio Diégui «L’éléphant n’a pas de berger». Mais c’est surtout Baba Maal, un casté faisant de la musique son métier, en rupture cette tradition hiérarchique des Hal Poularéen, et s’exprimant parfaitement en Ouolof, a largement contribué à décloisonner la culture peule.

AVEC :AMADOU BAL BA




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