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EL HADJI SIDIYA DIABY DE TASLIMA OU LE CENSEUR DES MŒURS


« Le sang est une chose qui va, vient et revient… » Aimé Césaire
(Réponse à Depestre)

Son allure altière, faite à la fois d’élégance et d’austérité, il la tient de ses ancêtres, éminents spécialistes de la langue arabe depuis la pénétration de l’Islam dans le continent. Son père, appelé affectueusement « Mbal Fodé » (Fodé, fils de Mbalou, sa mère) par la communauté mandingue, a laissé derrière lui une production dont la qualité exceptionnelle est reconnue par les érudits du monde arabe ; cette production englobe les domaines aussi variés que la jurisprudence, la grammaire classique arabe, la poésie religieuse, l’histoire [9].
El Hadji Sidiya Diaby de Taslima est surtout un poète en langues arabe et mandingue. Il appartient au groupe diakhanké, minorité sereine, mais agissante. Les diakhankés, en relation avec d’autres groupes, ont constitué, durant des siècles, la classe des gens de plume de la grande et puissante ethnie mandé. Ni Soundiata Keita, au XIIIe siècle, ni Almamy Samory Touré, au XIXe siècle, ni les autres souverains du Mandé, ni les fiers souverains du Fouta Djallon ne les avaient négligés.
On comprend dès lors pourquoi le poète de Taslima s’érige en censeur des moeurs de la communauté :

ibe sirĭ ibe jelelaa [8]
ibe kuma baalu folaa [8]
iye namoy ko mari-yo be do sãbalaa [12]
ikidita itata isita balaa [12]
nijiolu detaa te dãkũnaa [10]

Comme chez le poète mandingue Sitokoto Dabo, ces vers d’El Hadji Sidiya Diaby de Taslima sont des vers mêlés ; ils rappellent étrangement la composition de certaines fables de Jean de la Fontaine : les deux premiers vers sont des octosyllabes ; le troisième et le quatrième vers sont des alexandrins et le dernier vers un décasyllabe. Hâtons-nous de les traduire :
« Désoeuvrés, ils éclataient de rires sonores,
Ils proféraient des paroles profanes
Quand ils apprirent qu’à Lui
le Seigneur des seigneurs rappelait un des leurs.
Lors ils se précipitèrent à son chevet
Mais l’âme s’était envolée, il perdit la parole ».
Certaines remarques faites sur les vers de Sitokoto Dabo s’imposent ici : le poète diakhanké a choisi des vers pairs, car son poème est un poème palpitant de vie malgré l’ombre de la mort. _ Les deux premiers octosyllabes dépeignent de façon pittoresque, dans le temps, la mollesse et l’insouciance de ces hommes, étalés de tout leur long sous les arbres à palabres :

ibe sirĭ ibe jelelaa
ibe kuma baalu folaa.

Le premier alexandrin, au souffle long, à l’équilibre presque parfait, en dépit ou plutôt à cause du mot mari-yo dont la dernière syllabe, à la césure, enjambe audacieusement sur le deuxième hémistiche, annonce, haletant, la terrible nouvelle :

iye namoy ko mari-yo be do săbalaa.

Et le deuxième alexandrin est chargé d’allitérations et d’assonances rythmant les pas : les sons « k », « t », consonnes sourdes, le son « i », voyelle aiguë, « rouge » selon Arthur Rimbaud, marquant donc la douleur et le son « a », dénotant la durée, trahissent l’affolement des acteurs dont se moque le poète de Taslima :

ikidita itata isita balaa.

Le dernier vers, le décasyllabe, apte à traduire le mouvement de l’eau ou du vent, de tout ce qui épouse la durée, de tout ce qui baigne dans un équilibre fragile, marque merveilleusement la déception des acteurs :

nijiolu deta te dãkŭnaa.

Nous constaterons, sans entrer dans le détail, que la rime se présente, dans toutes ces oeuvres poétiques mandingues, comme un élément constitutif et permanent du vers ; le système adopté est emprunté à la prosodie arabe. Les vers proprement mandingues, n’ayant subi aucune influence étrangère quant à la métrique, sont des vers blancs, qui s’appuient fortement sur des accents pour générer un rythme dynamique : le vers mandingue traditionnel est un vers accentuel par excellence.
Dans les vers d’El Hadji Sidiya Diaby aussi bien que dans ceux de Sitokoto Dabo, l’accent tombe toujours, comme dans le vers français, sur la toute dernière syllabe des mots-rimes qui, sémantiquement, appartiennent aux mots-clés du vers. Il existe dans les cinq vers cités du poète de Taslima, comme dans l’ensemble du poème dont ils sont extraits, une seule rime oxyton : « aa » supportée tantôt par l’élément consonantique « l tantôt par « n » à intervalle plus ou moins régulier.
Quant au contenu sémantique des cinq vers du poète, il est à noter que le décasyllabe s’oppose vigoureusement aux deux octosyllabes, qui nous entraînent devant une scène des plus comiques quand on pense à l’âge, aux responsabilités sociales des acteurs et à leur milieu, surchargé de valeurs religieuses :

« Désoeuvrés, ils éclataient de rires sonores,
Ils proféraient des paroles profanes ».
Mais voilà que le drame éclata, l’épée fatale suspendue au-dessus des têtes :

« Quand ils apprirent qu’à Lui
le Seigneur des seigneurs rappelait un des leurs ».

Cette situation dramatique est particulièrement mise en exergue par le deuxième alexandrin :
« Lors ils se précipitèrent à son chevet ».
Le constat, la terrible vision cloua nos acteurs au sol. En dépit de la situation tragique – car la tragédie vient d’être consommée – c’est avec le sourire aux lèvres que le lecteur ou l’auditeur, avec la complicité du poète, pense au contenu sémantique des deux octosyllabes à la lecture ou à l’audition du décasyllabe :
« Mais l’âme s’était envolée, il perdit la parole ».
Par le jeu subtil des images, par la mesure des vers, par le rythme de l’exploitation des sons, par le contenu sémantique des mots qui s’entrechoquent, le poète de Taslima a merveilleusement réussi, à travers cinq vers, à nous faire vivre les trois situations privilégiées de l’existence : le comique, le drame, le tragique.

Makhily Gassama
Colloque : « la civilisation mandingue comme facteur d’intégration sous-régionale Ouest-africaine »
DE LA POESIE MANDINGUE : LEURRE ET LUEUR




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