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À Maître, mon mentor (Yakham Codou Ndendé Mbaye)

En ce jour de Arafat, neuvième de Dhou al-hijja, douxième mois du calendrier lunaire islamique, qui marque le parachèvement du Saint Coran, j’ai une pensée profonde en direction de celui qui fut, pour moi, un père et un mentor : Maître Mbaye-Jacques Diop, rappelé à Dieu le 11 septembre 2016. C’était jour de Arafat.

J’ai eu l’insigne honneur d’être dans son intimité, de pouvoir le titiller pour l’entraîner dans des évocations historiques, et ainsi l’entendre, avec délectation, me conter quelques pans de l’histoire politique des années 40 à 60 du vingtième siècle. Avec cet art inégalable qu’il avait de slalomer entre Jean Jaurès, Pierre Mendès-France, Léon Blum, Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia, Lamine Guèye, Serigne Fallou Mbacké, son marabout, Khalifa Ababcar Sy, Baye Niasse etc.

Il était un génial artiste de la langue française, bourré de culture générale. Obsédé du bon mot et magicien du verbe, il a toujours insisté pour que je prenne soin de tailler mon verbe.

Souvenir. Une nuit de l’année 2005, sur un ton comminatoire, il m’a convoqué à Rufisque. Sur le chemin, je m’interrogeais, sans cesse, et interrogeais Abdou Mbow : « Qu’est-ce que j’ai encore fait ? » Parce que des gaffes qui le désolaient, je savais en commettre. Comme lorsque j’ai houspillé dans Le Populaire le « Wade Formula », qui en vérité n’avait rien d’une formule, provoquant une colère noire du Premier Ministre d’alors, Macky Sall, qui s’en plaignit à lui. Il me fit passer un savon terrible.

Alors, une fois à Rufisque, ce ne fut pas aisé en face de cette imposante stature qui m’avait définitivement marqué, des années plus tôt, en une chaude journée de mai 1998. En cette occurrence, il m’avait rappelé mon père. Jeune reporter, je couvrais pour le compte du quotidien « Le Matin » dirigé par mon maître en journalisme, Papa Samba Kane, la campagne électorale de Ousmane Tanor Dieng, Premier Secrétaire et tête de liste du Parti socialiste aux Législatives. Dans le stade bondé de Rufisque, je le vis immobile, emporté, presque « ailleurs », au milieu de la chienlit provoquée par la bataille des tendances si chère aux socialistes qui l’opposait à Cora Fall. Son port qui relevait de l’accoutrement était frappant : un treillis des commandos de l’Armée ; des chaussures de boxeur. On sentait qu’il était prêt à en découdre. L’attrait fut instantané. Et lorsqu’à la fin du meeting, je me suis approché pour lui dire : « Père, vous êtes un guerrier », il m’interrogea : « Fils, comment tu t’appelles ? » C’était parti pour une relation intense de dix-huit années sans interruption.

Revenons à mon audition, en cette nuit froide, à Rufisque. Je compris, rapidement et étonné, la raison de son courroux : jusqu’après 3h du matin, il me fit une leçon… de conjugaison, car en un passage de mon texte, j’avais utilisé l’imparfait en lieu et place du subjonctif. C’était intolérable à ses yeux. À la fin de son réquisitoire, il appela son serveur en livrée (c’était aussi ça Me Mbaye-Jacques Diop, l’élégance et le raffinement) – je me rappelle, le bonhomme était habillé comme un marin – pour lui demander de me servir une Fanta. Enfin, il me tendit un livre inédit qui venait de paraître sur la bataille de Dien Ben Phu et qu’il avait ramené de France. « Tu as une semaine pour le lire et me revenir pour qu’on commente », me dit-il. Nos joutes eurent lieu, quelques jours après. Car, cet adepte de Pierre Mendès-France était profondément d’un esprit anti-gaulliste et pro IVème République. Je pensais inversement. Ce qu’il n’admettait pas. Jamais, nous n’avons pu nous accorder sur cette contradiction.

Près d’une décennie plus tard, en juillet 2014, au lendemain de ma nomination comme Secrétaire d’État à la Communication, il me donna rendez-vous à la station Total de Castors. Je vins avec quelques minutes de retard. Une fois dans sa voiture, il demanda à son chauffeur de disposer, et me gronda. Je me souviens avec exactitude de ses propos. « Tu dois en finir avec ton manque de ponctualité. La ponctualité est un attribut indispensable pour ta fonction qui a une histoire. Souviens-toi que Charles de Gaulle a été Sous-Secrétaire d’État. Senghor et ton oncle Lamine Diack furent Secrétaires d’État. Yakham, prends garde à ton verbe et surtout à ton port » me dit-il bégayant. Avant de s’en aller, il me remit une enveloppe contenant une forte somme d’argent, avec une directive : « Fais-toi une garde robe. Mon fils, ton frère Abdou Mbow peut te mettre en rapport avec un excellent tailleur. À chaque réunion du Conseil des Ministres, sois impeccablement habillé. Parles peu et de manière utile. Bats toi avec intelligence et hargne pour Macky Sall qui m’a honoré en mettant deux de mes fils (il parlait de Abdou Mbow et de moi) à l’Assemblée et au Gouvernement. Mon fils, que Dieu te garde. »

Peu après son rappel à Dieu, son aîné, mon frère Pape Madické Diop, pour me témoigner son affection fraternelle en des moments de troubles et de solitude, me disait : « Jeune frère, souviens toi de René Char : « Celui qui vient au monde pour ne rien bousculer, ne mérite ni égards ni patience. »

Mon mentor était venu, a tant bousculé et est parti. Il mérite moult égards.

À ce maître tant aimé que j’ai accompagné à sa dernière demeure à Rufisque, auprès de sa très chère mère, un jour de septembre 2016, je prie Dieu qu’Il l’accueille dans son Paradis.

Nul doute que ses enfants biologiques et d’adoption (Yatma Fall, Seydou Diouf, Abdou Mbow pour ne citer que ceux-là) ont des raisons d’être fiers du legs de leur père, un homme au patrimoine ardent qui leur a enseignés la vertu du refus.

« Le Vice n’a que trop d’attraits,
bien mieux que la vertu sauvage,
du vase il emmielle les bords,
et dans le premier feu de l’âge,
souvent nos malheurs et nos torts sont la faute de nos mentors. »
Pierre Louis Ginguené.

Yakham Codou Ndendé Mbaye.
Journaliste.

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