Tamiser pour survivre (par Abdou kh. CISSE)

TAMISER POUR SURVIVRE (PAR ABDOU KH. CISSE)

Délaissée par son époux, Amy Mbaye* est obligée de tamiser du gravier ou du gravier pour nourrir ses six bouts de bois de Dieu. En attendant des lendemains meilleurs. Reportage.

Doucement, la fraicheur reprend ses droits à Dakar. Dans sa banlieue, la chaleur refuse de prêter le flanc. C’est sous cette canicule qui abat ses dernières cartes qu’Amy Mbaye gagne sa vie. Tamis bien enfoncé dans le sol, ses mains lui servent de pelle. Entre deux et quatre pelletées, elle peut relever son tamis, le secouer pour expédier le sable d’où il provient. La poussière qui s’en échappe ensevelit ses pieds au point de voler la vedette à ses sandales beige. Elle ne s’en soucie guère. Ses yeux rougis par les larmes de la dèche sont plutôt captivés par le produit fini, du gravier, un granulat de roche utilisé par les maçons, qu’elle recycle pour le revendre. « Avec le ciment, le sable et l’eau, le gravier est un constituant du béton », explique un expert en bâtiment. Et d’ajouter qu’il est utile en ce sens qu’il « assure la dureté de l’ouvrage ». Pour sûr, Amy ne maitrise pas ces informations au sujet de ce produit qu’elle écume trois (03) ans durant dans les chantiers abandonnés ou en finition de la banlieue. Elle en a fait son gagne-pain.

La courageuse femme n’a pas le choix. A la maison, l’attendent six (06) bouches qui sans ses efforts, seront à la merci de la faim. Elle en est consciente et se tue à la tache comme une forcenée. Les dix sacs « commandés » par un quincailler ayant pignon sur rue, Amy se doit de les remplir. Le périmètre de 25 m2 que les gestionnaires du chantier de la mosquée du quartier lui ont « offert » sera retourné de fond en comble pour en extraire les restes de gravier qui s’y cachent. Tache accomplie après 05 heures de tamisage. Elle tient ses dix sacs, tous alimentés à moitié. Fait insolite : un homme s’approche d’un sac, introduit sa main et choisit sept (07) morceaux de ces cailloux précieux. Vérification faite, monsieur doit faire un bain mystique avec. « Sous la recommandation de mon marabout », légitime-t-il, l’air perdu. La réponse de la trieuse de 37 ans : « servez-vous ». Le sens du partage même dans la précarité la plus absolue. C’est l’heure de convoyer le produit chez le quincailler.

Le premier charretier qui passe est le bénéficiaire des 500 francs FCFA qu’elle paie d’habitude pour le transport de la marchandise. Modou* est le transporteur du jour. Hélé par Amy Fall, les tractations ne durent que le temps d’une rose. « Pour une telle distance, pas besoin de marchander, elle connait le prix juste », sourit le charretier qui réclame 50 francs FCFA par sac.

Arrivé à bon port, le quincailler, un quinquagénaire se prélassant sous l’ombre d’un grand immeuble de la cité Aliou Sow, à Guédiawaye, sort un beau billet de cinq (05) mille FCFA et le tend à la brave dame qui peut maintenant afficher le sourire. Elle a vendu le gravier à raison de 600 FCFA le demi-sac. Sa journée est faite. L’heure de retourner chez elle a sonné. En rentrant de l’école, ses garçons doivent au moins avoir une idée du plat que leur a préparé leur mère à défaut de se mettre à table, pardon autour du bol hic et nunc. « Hier, c’était du riz au poisson au menu. Aujourd’hui, ce sera du thiou boulette », annonce-t-elle, réjouie. Des six (06) chérubins sous son unique charge, cinq (05) sont inscrits à l’école française. Malgré ses maigres ressources, la dame tamiseuse ne badine pas avec les études. Seul l’ainé, un adolescent de 17 ans est à l’école de la…couture.

Une chambrette pour 07 personnes

Il est 13 heures. Amy Mbaye franchit la porte de la maison où elle loue à 25 000 FCFA une petite chambre pour sa fratrie. Trouvé sur les lieux, son premier enfant, qui préparait une omelette juste à l’entrée de la pièce semble gêné par notre présence.  Sa mère vient à notre rescousse pour détendre l’atmosphère. Les présentations faites, Makoura est moins hostile. Mieux encore, il nous invite même à prendre place sur le lit de « Maman » avant de détaler retrouver un voisin avec lequel il devisait avant que nous ne nous pointâmes.

Après un scan de la chambre qui présente deux lits qui ne le sont que de nom, d’un petit téléviseur et d’un ventilateur, la discussion peut prendre son envol. Assise sur une chaise, dos contre le rideau qui sépare le dortoir de Makoura du sien et sur lequel sont accrochées quelques photos de la famille, Amy Mbaye tente de cajoler son unique fille. La petite dernière met de l’eau dans son jus de pain de singe après une séance d’explications avec le visiteur inopiné.   

Mariée à un homme qui fait l’âge de sa mère

Donnée en mariage sans son consentement à un homme ayant l’âge de sa mère, il y a 20 ans de cela, la « Baol-Baol » native de Khombole, ville située dans la région de Thiès, étouffe ses ressentiments pour respecter la décision de ses parents. Un an après, c’est son baptême du feu dans la cour des mères. Son mari en profite pour gagner la capitale.

Croyant que ce déménagement annonçait de jours meilleurs, Amy a vite déchanté car « Gorgui » devenait de plus en plus insupportable. L’incompatibilité d’humeurs s’est installée et le couple qui battait de l’aile a fini par se séparer. « Il m’a fait savoir qu’on n’avait plus rien à faire ensemble. J’en ai déduit que je ne devais plus vivre sous le même toit que lui. Ainsi, avec mes enfants, on l’a quitté », relate-t-elle, meurtrie. Depuis, elle se débrouille pour que sa progéniture ne manque de rien. Même s’ils doivent squatter des maisons en construction. « On a tellement déménagé que je ne me rappelle plus le nombre d’habitations qu’on a eus ».  Son point de chute, c’est cette chambrette prise en location à l’Unité 2 des parcelles assainies. « Depuis trois ans, je vis ici avec mes enfants », semble se plaindre notre interlocutrice. La promiscuité est leur quotidien. Obligés de dormir les uns presque sur les autres, Amy et ses enfants ne sont pas mieux lotis que les détenus de la chambre 10 de la célèbre prison de Rebeuss. Une situation qui ne n’indispose pas seulement la mère.

A 17 ans, il partage la même chambre que sa mère, ses 04 frères et sa sœur

L’ainé de la famille ne cache pas son amertume. « S’il ne tenait qu’à moi, je ne partagerai la même chambre que ma mère mais l’embarras du choix n’est pas un luxe que je peux me permettre», se résigne Makoura. Il ajoute ne ménager aucun effort pour sortir les siens de cette « misère ». « Je suis conscient que je dois nous sortir de là », s’est-il investi comme mission. Aussi noble soit-elle, celle-ci n’est pourtant pas réalisable de sitôt. Pour cause, le jeune homme qui dégage une allure de « géant » malgré ses 17 hivernages, sait à peine appuyer sur la pédale d’une machine à coudre. « Mais je soutiens ma mère du mieux que je peux. Les petites sommes que je gagne en tant qu’apprenti, je ramène tout à la maison car je suis l’homme de la maison », se responsabilise-t-il. Son père quant à lui, « vient nous voir de temps en temps ». « Je n’ai aucune rancune pour lui », assure Makoura, vraisemblablement très croyant. Sa mère ne l’est pas moins. « Notre sort est entre les mains de Dieu quoi que je ne resterai jamais sans rien faire pendant que mes enfants meurent de faim », relativise-t-elle.

Soit dit en passant, Amy Mbaye a tenté de souscrire aux bourses de sécurité familiale du nom de ce programme visant à soutenir les désarmés face à la pauvreté. « J’ai déposé une demande depuis 2014 mais jusqu’à présent, je n’ai reçu aucune réponse. J’ai même saisi la Badiénou Gox mais cela n’a servi à rien », déplore la désargentée. En 2015, 200 000 familles dans le besoin se sont partagé 20 milliards FCFA (100 000 FCFA par famille), selon le Premier ministre Mohamed Boun Abdallah Dionne.  Peut être fera-t-elle partie des 300 000 familles auxquelles le chef de l’Etat ambitionne d’allouer 30 milliards FCFA en 2017. D’ici là, Amy se contentera de son gravier et de son béton pour assurer le gîte, le couvert à ses six (06) anges. Sans oublier leur scolarité.

*noms d’emprunt

par Abdou khadre CISSE, journaliste

NB: Dossier réalisé en 2016 avec SENENEWS

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