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Industrialisation : en venir à bout des leurres et du retard.

Le Club des investisseurs sénégalais (CIS) a encore renoué ce 6 mai 2021 avec ses jeudis de l’investissement organisés chaque mois et qui a été perturbé en 2020 par la pandémie de la Covid-19. Il s’agit d’une rencontre thématique qu’il faut vraiment prendre au sérieux en ce sens qu’elle constitue une tribune régulière où peuvent être abordées la question hautement stratégique de la place du secteur privé national dans l’économie sénégalaise.

Il s’agit aussi d’une tribune assez représentative dont les avis peuvent être généralisés au niveau national et africain, suivant une logique de complémentarité et de synergie vis-à-vis des actions similaires et salutaires dévoilées régulièrement par d’autres organisations patronales comme la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES), le Conseil national du patronat (CNP) ou le Mouvement des entreprises du Sénégal (MEDS).

Le thème débattu ce jeudi 6 mai 2021 s’intitulait « L’industrialisation comme vecteur du développement et de l’emploi au Sénégal ». Le contexte s’y prête vraiment, notamment avec le Programme d’urgence pour l’emploi lancé, en avril 2021, par le Président Macky SALL, mais également avec la saignée productive et d’emplois enregistrée du fait de la pandémie de la Covid-19.

A l’entame de son propos d’ouverture de la séance, Monsieur Babacar Ngom, président du CIS, a démarré sur une note tout à fait synthétique de tous les défis à relever : la Covid-19 a montré les fragilités de nos économies et l’insigne impératif de compter de plus en plus sur nos propres forces.

Le capital sénégalais est, sans ambages, ce moteur approprié de la croissance économique et de l’emploi sur lequel l’Etat doit strictement se focaliser afin de lui donner l’envergure et la masse critique suffisantes pouvant lui permettre d’assumer sa responsabilité dans les processus d’indépendance, d’autonomisation et de souveraineté économique. L’Afrique ne se développera pas avec le capital étranger, et 60 années d’observation ont permis aux économistes d’en arriver à cette conclusion.

La rencontre a fait poindre un autre problème têtu, unanimement reconnu : l’on se répète théoriquement et l’on tourne en rond en matière d’industrialisation depuis les années 80, sans mise en œuvre adéquate des propositions. Les querelles autour du pouvoir et les objectifs de réélection ont perpétuellement été la source d’interférences politiciennes très négatives sur les économies africaines depuis 61 années. Elles ont plongé les pays dans une récréation permanente et dans des démarches INVESTISSEURICIDES vis-à-vis de grands investisseurs nationaux.

Au Sénégal, l’absence d’un secteur privé fort a été la principale gangrène pour la constitution du fonds de résilience à la Covid-19 en 2020. Les investisseurs étrangers à qui nous accordons nos marchés publics et nos dépenses fiscales sont allés secourir leurs Etats. Dès lors, le seul support de résilience dans la perspective des autres crises prévisibles est le secteur privé national qu’il faut mettre au cœur du processus d’industrialisation.       

Le diagnostic est clair : le modèle de développement adopté par les pays africains dès après les indépendances n’a pas été opérant et il a mené à des blocages justificatifs de l’ajustement structurel édicté par le Fonds monétaire international (Fmi) à partir de 1980. Le plan d’actions Lagos fut ensuite initié en 1982, mais il a buté sur les égoïsmes nationalistes faisant penser à certains africains qu’ils peuvent se développer sans les autres en valorisant des atouts spécifiques.

Ce même comportement nationaliste est le facteur persistant qui a rendu inopérant toutes les velléités d’intégration économique et commerciale africaine depuis la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963, puis de l’Union africaine (UA) en 2002. C’est lors de l’élaboration de ce fameux plan d’actions de Lagos que l’objectif d’industrialisation de l’Afrique s’est de plus en plus précisé en Afrique subsaharienne.

Le pertinent constat dressé par le Professeur Moustapha KASSE (2013) dans son ouvrage intitulé « L’industrialisation de l’Afrique est possible » est que l’Afrique a été induite dans l’erreur incapacitante qu’elle pouvait tirer son épingle du jeu économique international en se confinant dans l’exportation de matières premières.

Il est, tout de même, important de donner un contenu à ce concept d’industrialisation de plus en plus utilisé en Afrique sans que soit précisée sa véritable signification. Le rapprochement avec l’artisanat permet de comprendre sa signification à travers le trait d’union entre l’usage d’une matière première et sa transformation industrielle.

Cela fait également penser au devenir du travail manufacturier face à la mécanisation de la production. Il est vrai que jusqu’à une période encore récente, la révolution industrielle et l’accès aux technologies assuraient aux occidentaux un avantage comparatif pour l’industrie et il était alors plus pertinent que les africains se spécialisent à la vente de matière première.

Cette erreur de perception a longtemps endormi les leaders africains sur leurs lauriers en les désorientant des véritables options stratégiques dans l’élaboration de leurs politiques économiques. Au même moment, un pays comme la Corée du Sud a rejeté les injonctions étrangères, a cru sur son potentiel d’industrialisation et a financé massivement l’éducation et la formation, ce qui lui a permis d’être à ce niveau actuel d’industrialisation.

Le revenu par habitant du Sénégal était le double de celui de la Corée en 1960 et en 2019, la Corée du Sud a atteint un revenu par habitant qui est égal à 30 fois celui du Sénégal. Singapour, Malaisie, Chine, Taïwan, et d’autres pays émergents, sont autant d’exemples de réussites économiques basées sur des stratégies de gouvernance, et qui sont à la fois des sources de prise de conscience et d’inspiration pour les Etats africains.

Les populations africaines se sont maintenant réveillées et les pratiques d’exploitation impérialiste ne peuvent plus prospérer comme avant. Samir Amin a déclaré en 2014 qu’après des centaines d’années de colonisation, il n’y avait que six diplômés universitaires au Zaïre (actuel RD Congo) en 1960, alors qu’en 2000 après 50 ans d’indépendance, la RD Congo a formé plus de 300 000 diplômés.

En derniers mots, il faut souligner qu’au-delà d’être d’une possibilité imminente, l’industrialisation de l’Afrique est devenue un impératif urgent dont la quête, sous une dimension d’intégration africaine, doit dorénavant conditionner la caution des populations aux programmes des candidats à la présidence des Etats africains.

Elhadji Mounirou NDIAYE, économiste

Enseignant-chercheur à l’Université Iba Der THIAM de Thiès

Consultant international (elhadjimounirou@gmail.com)

Le Billet d’Al Mounir (BAM N°5), du lundi 10 mai 2021 sur ECONEWS.SN

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